dimanche 9 février 2020

Le téléphone de Kopa



Le licou bleu de Kopa est brisé et je suis chez Monsieur Philippe pour le faire réparer.

— Quel est le numéro de téléphone de Kopa ?
Il faut dire que le licou porte une belle plaque dorée avec le nom du cheval. Mais j’ai eu quand même droit à la surprise, car la dame du comptoir m’avait semblé plutôt sérieuse pendant mon attente à la file, un peu dans le moule des travailleurs occasionnels, qui ne risquent pas de familiarités avec la clientèle. Mais non, elle officiait dans la section de réparations en plein contrôle et le reçu qu’elle me remit contenait une description bien précise : « échange du crochet brisé du licou par un neuf, fourni par le client ».
Que ce soit pour coudre une courroie ou pour ajuster des bottes, je fais souvent appel aux soins de Monsieur Philippe. Avant, il tenait sa cordonnerie plus haut sur boulevard des Forges, toujours bondée de clients, jusqu’au point où je me demandais s’il faisait ses réparations de nuit ou si c’étaient des lutins qui l’aidaient. Car les réparations étaient toujours prêtes le jour convenu.
Or, depuis que la cordonnerie a déménagé dans la boutique de chaussures, c’est Monsieur Philippe lui-même qui est entouré par une auréole de mystère, car il sort seulement pour les demandes spéciales. Mais je peux vous affirmer que ce mystère est sans fondement : mes besoins –moitié humains, moitié équins– sont souvent un peu bizarres et j’ai presque toujours le privilège de voir un Monsieur Philippe aussi attentif que d’habitude. Sauf dans le cas du licou, où j’ai répondu finalement à la préposée :
— Je vais vous donner plutôt mon numéro.
— Hum, dommage, je ne pourrai pas parler avec Kopa. Mais passez-lui tout de même une carotte de ma part.
— Je n’en manquerai pas en lui rapportant son licou.

Maintenant que vous ne m’entendez pas, Madame, je dois vous dire bravo pour votre conversation hors norme, entourés comme nous sommes par l’absurde normalisé et morne de la vie quotidienne. Merci d’ajouter l’imprévu. Par ailleurs, à savoir si Kopa a un téléphone et il ne me l’a pas dit…

dimanche 22 décembre 2019

Grammaire et récit


Les dernières coquilles résistaient cachées comme des enkystements rétifs, sournois, toujours fuyants à l’œil : un accord de mot composé, un sujet multiple inattendu, un petit tour de l’homophonie…

Mais, de fait, la liste des feux rouges qu’on me signalait s’allongeait bien davantage avec des virgules ‘manquantes’ ou ‘choquantes’ et, surtout, avec des ‘phrases sans verbe’.

Oui, c’est la première faute qu’on corrige à la petite école, les phrases sans verbe. Et je me demande quelle aura été la réaction des correcteurs de Lucia Berlin (1936-2004) au moment de recevoir ses premiers textes. Mettons elle, qui arbore les phrases sans verbe, mais on pourrait dire à peu près la même chose de chaque écrivain indépendant et créateur – de chaque vrai écrivain donc –, toujours en lutte contre l’ennui de la norme : pensez à Pierre Corneille et à ses démêlés avec l’Académie française, qui l’accusait de double attentat contre la moralité et contre la poétique dramatique.

Et les virgules : ce sont les respirations du texte, les indications de lecture qui marquent pauses, silences et enchaînements. Leur utilisation est tout sauf mécanique, car les règles de base – comme les éléments d’une série ou les déplacements criants – sont soumises à une ‘économie d’échelle’ (celle du paragraphe) et à la volonté d’insister (ou non) sur certains segments.

On peut d’ailleurs ponctuer beaucoup ou très sobrement. Ni dans un cas ni dans l’autre, on n’arrivera jamais à se substituer au lecteur, qui doit ‘interpréter’ le texte comme un musicien interprète la partition pour en faire de la musique. C’est ça le texte : ni plus ni moins que de la musique écrite.

samedi 7 décembre 2019

Branle-bas de combat : encore des coquilles !



Mon ami Serge Rousseau lit souvent au café. Il m’écrit emballé par Le cours du temps, un peu subjugué, comme beaucoup d’autres lecteurs, par la mystérieuse destinataire des lettres qui introduisent chacune des nouvelles, à qui le narrateur adresse le vouvoiement.


Serge évoque la philosophie derrière les histoires, l’art de vivre, le fait que les chevaux s’approchent du lecteur, même pour un profane comme lui.

Serge me parle aussi des coquilles qui subsistent malgré tous les passages de charrue que le texte a subi (dur, le labeur de lire et de relire jusqu’au ‘par cœur’ !). Je lui réponds à la blague que Gabriel García Márquez avait vécu la même frustration lors du premier tirage d’une de ses œuvres. Serge me réconforte en me disant que García Márquez reste néanmoins un modèle non négligeable. Nous rions, mais l’errata il va falloir le dresser.


Branle-bas de combat. Serge est en train de peigner encore le texte. Comme le tirage du volume se fait ‘à la demande’ (à une vitesse éclair), les prochains exemplaires seront bientôt libérés des erreurs et des horreurs ajoutées, non pas par le diable de l’imprimerie, mais, plus directement, par celui qui vous parle.

mercredi 6 novembre 2019

Les juments de Parménide


À l’écurie, les premières réactions au recueil de nouvelles Le cours du temps, lettres de l’écurie se sont centrées sur les nombreux clins d’œil à la réalité :
— Je vais faire une deuxième lecture. La première que j’ai faite était trop occupée par la reconnaissance des personnages.


Nous sommes donc bien classiques, du Aristote tout craché, lui qui mettait l’accent sur le ‘mimétisme’ du texte littéraire, non pas en tant que simple ‘photo’ du réel, mais plutôt comme image construite de ce qui est virtuel-possible.

Et je dois l’avouer, il y a un côté grec en moi : j’aime le vin, les olives et la philosophie, à peu près dans cet ordre. Notez que certains de ces goûts sont par ailleurs bien partagés à l’écurie.


C’est qu’on est tous héritiers des Grecs : les olives et le vin pour le bon vivre, la philosophie comme forme de pensée critique pour nous protéger contre les populismes et les fake news, pour permettre la démocratie, la vraie.


Parmi les textes fondateurs de la philosophie grecque, le beau poème de Parménide d’Élée (fin du VIe siècle av. J.-C.) raconte la quête de vérité d’un aurige conduisant un char tiré par deux juments, une blanche et une noire, traversant un monde ténébreux à toute allure – littéralement sur les chapeaux de roues ardents –, cherchant une porte de sortie vers la lumière.


Et il la trouve cette porte, qui s’ouvre vers le jour, car non seulement les juments sont bien dressées mais il a la chance de trouver au moment critique des nymphes solidaires qui lui indiquent le chemin.


dimanche 27 octobre 2019

Écriture, proximité, distance



Voici, non loin de la rivière Saint-Maurice, une petite écurie où chevaux et humains vivent des temps croisés, parallèles à l’occasion. Des chevaux vus de près, touchés, sentis. Pourquoi des chevaux ? Le narrateur, apprenti de ce monde ancien devenu secret, aurait du mal à répondre à cette question, mais il garde une vague intuition, convaincu qu’en apprenant la langue des chevaux on peut comprendre mieux celle des humains, peut-être aussi mieux se comprendre soi-même.


Cette proximité des chevaux, celle des lieux – la Mauricie, où le texte a été écrit et il est le plus souvent lu –, celle du temps du récit – l’actuel pour tous au moment de la sortie – représentaient tant de zooms sur la réalité directe qu’il a fallu les compenser en ajoutant de la distance : les lettres adressées à une amie lointaine qui ouvrent chacun des récits, un style quelque peu anachronique, des références anciennes…


Est-ce que la frontière entre les histoires et les lettres qui les introduisent se correspond avec celle entre la réalité et la fiction ? Dans la stratégie de départ, oui. Or, les cartes se mêlent rapidement, car la construction des histoires a requis l’ajout de beaucoup d’éléments de fiction et, de l’autre côté, les correspondants des lettres ont fini par prendre corps, bien certain que sur une base autobiographique, car il n’y a pas d’autre matière disponible : on peut seulement dire avec substance ce qu’on a vécu d’une façon ou d’une autre.


La première lettre est datée du 18 avril 2019 et l’épilogue clôt le cercle le 21 août, en traversant ainsi un printemps et un été d’observations et de brouillons. Il fallait par la suite affiner le texte, longuement, comme un fromage, jusqu’au dépôt de l’encre sur le papier coupé, broché, couché de ce bouquin déjà en route par-ci, par-là, à la recherche des lecteurs qui donneront nouvelle vie aux personnages.

 
Le recueil Le cours du temps, lettres de l’écurie (Trois-Rivières, 2019) réunit sept nouvelles de chevaux racontées dans le temps qui passe, dans l’eau qui passe.

Les pieds des photographes

La Verendrye au lac des Bois (détail), Arthur H. Hider (1870-1952), Bibliothèque et Archives Canada Entourés de leurs ar...